MARÉE NOIRE DANS LE GOLFE DU MEXIQUE : les enseignements de la stratégie de BP toujours très sensible au taux de profit et peu sensible à la sécurité et à l'environnement Hervé Bramy

Elle interroge l’activité industrielle de ce secteur, les relations économiques et politiques, l’usage de l’argent et des profits, la sécurité des modes d’extraction et celles des hommes qui travaillent dans les entreprises pétrolières, les règles nationales et internationales pour encadrer l’exploitation de cette source naturelle d’énergie…

Nous avons tous découvert l’existence de la riche biodiversité des marais qui longent la Louisiane et les États proches. C’est une aire réputée de reproduction pour de très nombreuses espèces : larves et œufs trouvent là un site protégé – crevettes, crabes, huîtres et poissons procréent en tranquillité.
Tranquillité mise à mal car le pétrole et les dispersants chimiques risquent tout bonnement de les empoisonner.
Sans compter les atteintes aux racines de la flore qui remplit un rôle extrêmement vital en empêchant la terre du delta du Mississippi de s’écouler dans le golfe du Mexique…
Une biodiversité donc remarquable, constituée de milliers d’espèces florales, aquatiques et faunistiques entretenues par une présence humaine respectueuse de la singularité du lieu. Il s’agit d’un ensemble d’activités économiques plutôt de type artisanal, mais également culturelles et scientifiques, qui tissent un réseau de relations sociales originales tant sur le plan environnemental qu’artistiques, culinaires aussi.
Tout cela est endommagé, risque de disparaître ou d’être amoindri durant de longues années. « Car on peut écoper le pétrole à la surface de l’eau, on peut le ratisser sur les plages mais on n’y peut rien dans le marais… »
Aucune des techniques utilisées se sera avérée efficiente, ainsi 70 à 80% des barrages n’ont servi à rien : le pétrole déjouant avec les courants ces obstacles ou bien passant par-dessus ou en dessous…
L’utilisation des dissolvants chimiques et leur taux de toxicité a été, et reste, au cœur de très nombreuses interrogations sur les suites de la régénération des écosystèmes. Plus de 7 millions de litres de Corexit A9500 ont été utilisés pour dissoudre la nappe. Ces produits « tensioactifs » agissent comme du savon, fractionnant l’huile en fines gouttelettes, ce qui facilite leur dégradation par les bactéries marines. Des chercheurs estiment que le mélange du pétrole avec ces dissolvants seraient plus nocifs pour les écosystèmes que le pétrole lui-même.

Ce procédé a été utilisé en complément de d’autres techniques – captation à la sortie du puits, brûlage, récupération, évaporation – … il semblerait que 25% du pétrole répandu n’est pas été éliminé. Il faudra encore beaucoup de temps et d’argent pour dépolluer définitivement les côtes de la Louisiane. Nous avons également pris connaissance des propos lénifiants tenus par les responsables de BP dont ceux de Tony Hayward à la tête du groupe BP depuis Mai 2007 : « L’océan est vaste : il surmontera ça ! » ou bien ceux de John Curry, porte parole de BP, qui affirmait que les microbes absorberaient la totalité du pétrole parce que « la nature est toute prête à apporter son aide à la résolution du problème ».
Les dirigeants et les actionnaires de BP sont bien plus attentifs à la courbe du CAC 40 qu’à celle des longs sillons de pétrole sur la mer du Golfe du Mexique, qui s’insinuent dans les moindres espaces du marais.
Ces propos s’inscrivent dans une logique, une conception, une visée du rapport au monde et à la nature. Cette dernière est appréhendée comme un partenaire voire même un sous-traitant consentant. Ainsi le dossier initial d’exploration remis au gouvernement américain explique « qu’en cas de pollution accidentelle, les courants et la dégradation microbienne élimineraient le pétrole de la colonne d’eau et dilueraient ses composants à des taux insignifiants ».
Les effets sur la faune, « ne seraient pas mortels » en raison « de la capacité des poissons et des crustacés adultes à éviter les nappes de pollution et à métaboliser les hydrocarbures ». (...)
Les premiers résultats des enquêtes confirment une démarche industrielle de moindre coût. Tout doit être réduit (main-d’oeuvre, entretien des installations, recours à la sous-traitance) pour augmenter au maximum les marges financières. Ainsi BP n’avait prévu aucune réponse efficace en cas d’accident.
Ce refus d’anticipation a conduit la société à ne pas envisager la construction d’un dôme de confinement disponible sur le littoral en cas de besoin… Il a fallu le réaliser dans l’urgence, le transporter sur place, l’installer dans la précipitation.
Tout ceci a fait perdre beaucoup de temps aux opérations d’obturation du puits. BP n’en n’est pas à son premier coup. Déjà, en 2005, lors du passage d’un ouragan dans le golfe du Mexique,une autre plateforme avait failli sombrer avant même d’avoir extrait la moindre goutte de pétrole. Thunder Horse, haute de 45m au dessus du niveau de la mer et d’un coût de 790M€, avait pour objectif de doubler la concurrence.
Défauts de valve et de soudures sur les conduits avaient été constatés. Il s’agit donc bien d’une orientation structurante de la politique industrielle de la société pétrolière. Une orientation qui vient du plus haut de son organisation…

Face à la raréfaction des sources pétrolières les majors agissent dans un cadre de concurrence internationale exacerbée. Ils prennent toujours plus de risque en cherchant l’or noir toujours plus profondément.
C’est le prédécesseur de Tony Hayward – limogé en juillet mais aussitôt replacé dans une filiale – qui a lancé dans les projets les plus risqués, les plus chers et potentiellement les plus lucratifs; sous son impulsion le cours de l’action BP a plus que doublé, et les dividendes versés aux actionnaires ont triplé.
Cette quête du toujours plus s’est égrenée de multiples incidents de sécurité dont le plus considérable a été celui de Texas City, en mars 2005, sur un site de raffinerie datant de 1934, très mal entretenu, qui causa la mort à 15 ouvriers.
Plus de 300 violations aux règles de sécurité avaient été mises au jour. À cette époque, BP a payé une amende de 16,5 M€. Tony Hayward a amplifié cette politique industrielle à risque dont on connaît les conséquences désastreuse (rappelons également que 11 personnes ont trouvé la mort sur la plateforme Deepwater Horizon).
Le moins que l’on puisse dire, c’est que BP n’a pas tenu compte des expériences passées. D’une façon générale, pour les pétroliers, le coût du risque et le risque lui-même sont négligeables, comme l’indiquait l’Humanité Dimanche du 8 juillet 2010 : « Pour BP, le risque n’est qu’un élément comptable qu’elle intègre dans ses bilans ».
Lors des auditions devant le congrès l’industrie pétrolière a précisé que « 30 milliards de dollars ont été investis dans la prospection de nouveaux gisements tandis que 20 milliards de dollars ont été affectés à la recherche sur les questions de sécurité, de prévention des accidents et de gestion des pollutions de grande ampleur ».
Tout est dit en une phrase. Un gâchis humain, financier et écologique Des sommes considérables ont été mobilisées depuis l’installation de Deepwater Horizon. Son implantation, sa location et sa gestion (sic) ont coûté 96,2 millions de dollars tandis que plus 6 Mds de dollars ont été utilisés pour colmater le puits et commencer les travaux de dépollution.
Un fonds de 20 Mds de dollars placés sur un compte sous séquestre doit être créé pour verser des indemnités aux riverains et aux cinq états sinistrés du golfe du Mexique. Enfin, BP devrait écoper d’une amende d’un montant estimé entre 5 et 21 Mds de dollars… Ces sommes considérables n’ébranlent pas pour autant la bonne santé des actionnaires, puisque que BP affichait au second trimestre un montant de recettes de 75,9 Mds de dollars ; ce chiffre inclut les pertes de valorisation boursière de 32,2Mds de dollars ainsi que les 20Mds de dollars de fonds d’indemnisation. Où est la morale dans cette affaire ?

BP n’est pas seule responsable de cette situation. Les États ont aussi leur part de responsabilité dont notamment celui des États-Unis.
En 2008, lorsque le taux du baril atteignait des sommets, les Républicains ont encouragé sans retenue une intensive politique de forage. « Il s’agissait tout à la fois d’agir pour faire baisser le prix des carburants à la pompe, créer des emplois et foutre un coup de pied au cul des arabes. » Cette politique conduite sans précaution et sans réelle réflexion préalable s’avère aujourd’hui catastrophique. Dans le communiqué du Parti, nous indiquions que depuis trente ans la planète a connu plusieurs marées noires qui ont meurtri nos paysages et nos activités maritimes.
Nous préconisions l’urgence de l’instauration de véritables règles d’exploitation des gisements de pétrole à tous les stades du processus et qu’une véritable politique de contrôle s’impose aux sociétés pétrolifères.

Selon Benoist Hartmann, (porte-parole de France nature environnement (FNE), le principe pollueur-payeur n’est plus efficace. Il faut que les montants des amendes soient tels que les compagnies n’aient plus envie de prendre ce type de risque.
Cela sera-t-il suffisant pour définitivement les décourager ? Pour cela, il serait impératif de mettre un terme à l’activité des lobbies pétroliers qui peuvent verser des subventions conséquentes non pas aux partis politiques directement mais aux comités qu’ils créent soit pour soutenir ou combattre tel ou tel candidat.
Ainsi, relève Robert Reich, ancien secrétaire américain au Travail : « Désormais, toutes les limites ont été supprimées et tous les coups sont permis. Même BP, société britannique, est officiellement libre d’influencer à sa guise la politique américaine ».

Pour Georges Peigné, responsable du département Lutte et moyens de luttes du Centre de documentation, de recherche et d’expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux (CEDRE), le risque zéro n’existe pas.
« Il faut mesurer le bilan écologique, économique et humain, et faire ses choix en conséquence. Mais la seule vraie manière de renoncer au pétrole serait de renoncer au pétrole. Il ne me semble pas que nous serons demandeurs de cette solution ultime avant longtemps. » Nous ne pouvons nier que le problème se pose. Dans les conditions actuelles vouloir se passer de pétrole impliquerait de changer fondamentalement notre mode de vie.
Y sommes-nous prêts ? En même temps que nous réfléchissons à un nouveau mode de développement, de production et de consommation qui s’avère impératif de faire vivre, il est urgent de prendre des dispositions contraignantes.
Ainsi l’exploitation du pétrole devrait se réaliser dans des conditions optimum de sécurité et de préservation de l’environnement.

Certains préconisent la création d’une police internationale de la mer gérer par l’Organisation maritime internationale (ONU), qui devrait par ailleurs éditer un corpus de règles et d’obligations qui s’appliquerait à tous et partout sur la mer.
Décidément, la création d’une Organisation mondiale de l’environnement est vraiment d’actualité.
Hervé Bramy