Grâce à la nationalisation d’EDF, héritage de la Libération, la France a longtemps pu s’enorgueillir de posséder une entreprise publique performante et efficace. Certes, la machine tournait parfois au lobby, écoutant peu les voix alternatives (notamment dans le domaine du nucléaire), mais, grosso modo, elle assurait à ses clients un courant à des tarifs sans comparaison en Europe ; au pays, une indépendance énergétique enviable ; à ses salariés, un statut social appréciable.
Seulement voilà : les Mammouths de la commission de Bruxelles ont lancé la chasse aux monopoles publics, et donc à EDF. C’est à ce titre qu’il a fallu libéraliser le marché de l’électricité, en 2007, au nom de la « concurrence libre et non faussée », comme on dit chez ces gens-là. L’affaire ne s’étant pas avérée probante, à leurs yeux, EDF va devoir faire un peu de place à ses concurrents dans des conditions telles que le consommateur devra payer la note.
L’Assemblée nationale examine donc le projet de réforme du marché de l’électricité à partir d’aujourd’hui. C’est une petite bombe. Actuellement, EDF produit de l’électricité au prix de 34€ le mégawat/heure.
Les rares opérateurs privés qui se sont lancés sur le marché (comme Poweo, GDF Suez ou Direct Energie) sont incapables de s’aligner sur de tels tarifs. L’idée est donc de contraindre EDF à vendre le quart de sa production d’électricité d’origine nucléaire à ses concurrents à un tarif assez favorable pour qu’ils puissent plonger dans le grand bain de la « concurrence libre et non faussée » en taillant des croupières à l’entreprise publique. Mais il faudra bien que quelqu’un compense le manque à gagner pour EDF. Ce sera le consommateur.
De fait, les experts de la Commission de Régulation de l’énergie (CRE) ont d’ores et déjà prévu une flambée des prix de l’électricité de 11,4% après le vote de la loi, puis de 3,5% par an, soit jusqu’à 25% d’ici à 2015. Tout ça pour faire émerger des entreprises capables, un jour, de faire match égal avec EDF, comme si le marché de l’énergie était une sorte de tournoi de Rolland Garros de l’électricité.
D’ailleurs, c’est un principe de base : partout où le marché de l’électricité a été privatisé, les prix ont augmenté.
Un esprit simple se demanderait pourquoi il faut absolument chambouler un secteur fonctionnant sinon très bien, du moins pas mal. Qu’il se garde bien d’exprimer à haute voix ses interrogations, le pauvre bougre.
En effet, il serait immédiatement traité de simplisme, d’archaïsme, de nationalisme, de souverainisme, j’en passe et des pires. On lui expliquerait qu’il n’a rien compris aux règles de l’économie moderne, et qu’il serait bien inspiré de suivre à la lettre les recommandations des esprits éclairés qui règnent à Bruxelles, ces importants qui n’ont vu venir ni la crise d’hier ni celle d’aujourd’hui.
Certes, nul ne rêve du Gosplan et de l’économie planifiée. La concurrence a incontestablement des vertus que l’Etatisation n’a pas. Mais pourquoi casser ce qui marche en vertu d’un parti pris purement idéologique ? Pourquoi décréter que la concurrence est nécessaire partout ? Pourquoi ne pas opter pour une mixité des formes de propriété, en fonction des activités concernées ? Après tout, vendre de l’électricité, ce n’est pas la même chose que de vendre des chaussures ou des sacs à main.
Ces questions sont tabous. En ces temps où l’on parle de « régulation » (la bonne blague), les tables de la loi européenne exigent la dérégulation du marché de l’électricité, et il faut en passer par là.
Le monopole public d’EDF, jusqu’ici à peine ébréché, doit donc être cassé. En vertu de quoi, on verra peut-être, demain, apparaître de nouveaux monopoles, privés cette fois, comme cela s’est produit dans les télécommunications, à la grande joie des consommateurs, qui peuvent en apprécier les avantages en essayant de changer de fournisseur de mobiles.
Jack Dion (source Marianne)