Toutes les décisions prises ou à prendre doivent être, selon lui, subordonnées à cette stratégie-là. Aussi la naïveté n’est-elle pas de mise à l’écoute de sa symphonie sur le vrai, le beau, le grand, le juste, ou à celle de sa délirante prose humaniste, urbanistique, écologique, géographique, économique, sociale ou culturelle…
Qui s’étonnera qu’il souligne lui-même « la vocation mondiale de la cité financière de La Défense » ? Pour faire avaler son grand Paris, Nicolas Sarkozy s’est payé le filon architectural. Mais, contrairement à ce qu’il affirme, l’architecture n’est pas « au coeur de nos choix politiques », elle n’est qu’un moyen de leur mise en oeuvre.
Deux exemples entre mille. - L’esthétique du viaduc du métro qui enjambe la Seine entre Clichy et Asnières n’a rien de déplaisante en elle-même. Mais ce viaduc, en évitant de creuser un tunnel sous le fleuve, a privé les Clichois d’une seconde station de métro jugée hors de prix pour les usagers de la ligne 13 dans cette banlieue populaire de Paris. - La dépense de 1 milliard d’euros pour couvrir l’axe routier porte Maillot-Nanterre (1) est bien sûr destinée à ses amis de Neuilly et à rendre la Défense plus attractive mais sûrement pas une priorité architecturale du Grand Paris.
Il reste qu’à l’heure où tout bouge, il faut de l’audace pour répondre aux besoins, des moyens pour les financer et de l’équité pour les concrétiser. La vraie question du Grand Paris n’est-elle pas finalement celle de savoir au profit de qui ? L’abbé Pierre rappelait souvent que, pour lui, la politique se résume à décider à qui l’on prend l’argent pour le donner à qui.
Ce n’est donc pas le docteur Sarkozy qui prescrira les bons remèdes aux maux dont souffrent les Franciliens parce qu’après d’autres, il en est le principal responsable.
Hormis celles qui sont tenues envers les plus riches, il suffit de comparer ses mirobolantes promesses à ses actes et à leurs désastreux résultats : n’a-t-il pas promis, juré qu’il sauverait l’usine de Gandrange, qu’il serait le président du pouvoir d’achat, de l’emploi, de la recherche scientifique, de la justice sociale… ?
Or, les Franciliens subissent comme ailleurs les injustifiables délocalisations, la plongée industrielle, l’ascension du chômage, le déficit du logement social, la casse de la santé publique, la flambée des loyers, la progression de la pauvreté, des inégalités ainsi que le scandaleux blocage des salaires.
Enfin comment peut-on passer sous silence que, dans ce même discours, le chef de l’État appelle à la déréglementation généralisée, à la privatisation des services publics en commençant par ceux des transports ; à l’expropriation des terrains des ports autonomes, des aéroports, de la SNCF, de la RATP pour les livrer à la spéculation foncière ?
En bref, il prétend en dix ans napper Paris d’une sauce anglo-saxonne où on laisse parler le bas pour tout décider d’en haut. Paris devra donc s’agrandir pour être plus attractif, plus juteux pour les requins de la finance et du tourisme haut de gamme au détriment de nos concitoyens des catégories populaires et moyennes, alors que ce sont eux les premiers créateurs des richesses de l’Île-de-France.
Pour mieux parvenir à ses fins il enveloppe le tout dans une refonte complète des institutions territoriales. Face à ce projet dont le premier texte gouvernemental va être prochainement soumis au Parlement, le temps presse. L’apport des communistes pourrait notamment porter sur trois aspects.
1. L’engagement de débats populaires pour confronter, proposer et agir. Leur but consisterait à situer les vrais enjeux politiques du Grand Paris - en particulier la rénovation des quartiers populaires, la construction de l’industrie du troisième millénaire pourvoyeuse d’emplois - et l’action pour les revendications locales et plus générales en coopération avec les élus.

2. L’exigence de financements mettant d’abord à contribution, l’État qui a subtilisé malhonnêtement des milliards d’euros au travers du FARIF, le fonds d’aménagement de l’Île-de-France. Il faut également taxer les grandes surfaces commerciales qui ont bénéficié gratuitement des aménagements routiers et de transports en commun. Il faut en outre mettre à contribution les compagnies d’assurances automobiles et augmenter substantiellement le versement transport payé par les gros employeurs…

3. La sauvegarde, l’extension et la démocratisation de la gestion des services et patrimoines publics en les plaçant sous le contrôle des citoyens et de leurs mandants… Il n’y a d’avenir pour les métropoles et la planète qu’avec l’arrêt de la folle concurrence entre les territoires et les hommes. Cet avenir est, à l’inverse, à construire dans le rapprochement, l’échange, les réponses solidaires aux défis du XXIe siècle.
Le Grand Paris, quant à lui, sera celui des Franciliens s’ils en font en tous points leur affaire. Ne devons-nous pas prendre à notre compte cette belle expression d’Aimé Césaire (2) pour sa valeur universelle : « L’heure de nous-mêmes est venue. »

Guy Schmaus, sénateur honoraire, ancien président du groupe des élus communistes au conseil régional d’Île-de-France (1981-1998).

(1) Couverture de la RN 13.

(2) Lettre d’Aimé Césaire de 1956 à Maurice Thorez, alors secrétaire général du PCF. Par Guy Schmaus, sénateur honoraire, ancien président du groupe des élus communistes
(source l'Humanité)