S’agit-il de caser huit cents officiers tricolores à Norfolk, en Virginie, dans le quartier général de l’OTAN ? De complaire à des industriels de l’armement, amis de M. Sarkozy, qui escomptent qu’un retour de la France dans le rang leur permettra de vendre davantage d’équipements militaires ? De convaincre les Américains que, Paris ayant cessé de faire bande à part, ils pourraient autoriser M. Sarkozy à devenir un des prescripteurs de leur cercle d’influence ?
Plus vraisemblablement, l’Elysée espère tirer parti de la sympathie qu’inspire le nouveau président des Etats-Unis pour tordre le cou à une impardonnable exception française. Celle qui, au moment de la guerre d’Irak, vit Paris se dresser contre tous les docteurs Folamour du « choc des civilisations ». Au grand dam de bien des partisans actuels de M. Sarkozy — dont M. Bernard Kouchner, son ministre des affaires étrangères.
La plupart des Etats membres de l’Organisation des Nations unies (ONU) n’appartiennent ni à l’OTAN ni à l’Union européenne ; six des pays membres de l’Union ne font pas davantage partie de l’OTAN (Autriche, Chypre, Finlande, Irlande, Malte et Suède). Toutefois, une confusion tend à s’installer entre les trois structures. Elle vise à étendre le périmètre géographique de l’organisation militaire et à lui confier des missions de « stabilisation » qui excèdent largement ses talents et sa juridiction.
Invoquant la transformation de la planète en une « terre sans frontières », une courte majorité de députés européens (deux cent quatre-vingt-treize voix contre deux cent quatre-vingt-trois) vient ainsi de réclamer, le 19 février, que dans « des domaines tels que le terrorisme international (...), la criminalité organisée, les cybermenaces, la dégradation de l’environnement, les catastrophes naturelles et autres (1) », un « partenariat encore plus étroit » se noue entre l’Union européenne et l’OTAN. Sous forme d’élégante métaphore, l’exposé des motifs précise que, « sans dimension militaire, l’Union n’est qu’un chien qui aboie mais ne mord pas ».
Décidément désireux de ne nous épargner aucune ficelle, les députés atlantistes adossent leur propos à un rappel des « heures sombres de notre histoire », de Hitler, de Munich, sans oublier de citer quelques lignes d’« Elie Wiesel, survivant de l’Holocauste ». « N’aimerions-nous pas que quelqu’un vienne à notre secours quand nous pleurons ? », plaident-ils alors. Sécher les larmes des civils n’a pourtant jamais constitué le talent principal des officiers américains. Ni lors de la guerre du Kosovo, ni lors de celle d’Irak, conduites en violation de la Charte des Nations unies.
Mais il est vrai que, pour les parlementaires européens en question, nombre d’Etats membres de l’ONU ont le tort de se référer à la « doctrine du non-alignement, héritée de l’époque de la guerre froide, ce qui fragilise l’alliance des démocraties »...
On l’a compris, la « future défense collective de l’Europe » à laquelle s’est rallié le chef de l’Etat français s’organisera uniquement dans le giron de l’Alliance atlantique. Mêlant missions civiles et militaires, elle n’hésitera pas à se déployer très loin de l’ancien « rideau de fer », jusqu’aux confins du Pakistan. A l’intérieur même du parti de M. Sarkozy, deux anciens premiers ministres, MM. Alain Juppé et Dominique de Villepin, se sont inquiétés d’une telle orientation. C’est dire le danger du tournant qu’elle signale.

Serge Halimi.( Le Monde Diplomatique http://www.monde-diplomatique.fr

(1) Résolution du Parlement européen sur le rôle de l’OTAN dans l’architecture de sécurité de l’Union (19 février 2009).