Pendant trois jours, rafles, matraquages et sévices furent la règle. Partout, aux portes de Paris, aux bouches de métro, la police traquait l’Arabe avec une férocité sans nom. Papon déclara à l’époque?: «?La police française a fait ce qu’elle devait faire.?»
L’assassinat de policiers pourrait ?expliquer la tension qui régnait alors, mais sûrement pas l’abjection de la torture et de l’assassinat. Cinquante ans après, rien n’explique la coupable amnésie et le ?refoulement de la responsabilité de l’État à propos de ce qui reste un véritable crime d’État. Étrange duplicité.
Pourquoi ce refus de faire amende ?honorable?? Point de repentance, nous dit-on?! Quelle erreur, quel mépris pour ces pauvres hères battus, humiliés, dont les corps de certains seront retrouvés plusieurs jours plus tard dans les eaux des écluses. Depuis quand l’aveu des fautes est-il préjudiciable à un pays?? Le déshonneur n’est-il pas plutôt dans ce manquement aux responsabilités??
La reconnaissance par le président Chirac de la faute commise par la France lors des rafles du Vél’d’Hiv a non seulement pansé définitivement une plaie mais a, en plus, grandi celui qui l’a fait. Il y a dix ans, pour le 40e anniversaire du 17?octobre 1961, on apposait une plaque commémorative?; aujourd’hui, après cinquante ans, n’est-il pas temps de vider l’abcès?? Ou alors veut-on attendre que les derniers témoins disparaissent??
Cela tordrait le cou à cette habitude que l’on a prise de faire un éternel aggiornamento sur l’histoire de la guerre d’Algérie et, qui sait, on aurait peut-être là un prélude à une indispensable réflexion historique sur cette période.
Il est plus que temps, car comment ?espérer construire une relation sereine avec l’Algérie sans mettre à plat les contentieux qu’il faudra de toute manière régler un jour?? Combien de temps continuera-t-on à mettre la poussière sous le tapis?? Il ne suffira pas d’une commission Kaspi pour enterrer le problème, ou d’un oukase pour décider que le débat est clos.
Au contraire, il conviendrait d’ouvrir les archives et de laisser travailler les historiens. Après viendra le temps des politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche. À l’aube de la commémoration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, tirons profit de l’année en cours pour amorcer un processus de réconciliation avec l’histoire. Pourquoi maintenir cette chape de plomb sur cette journée de disparus??
En cette période où nous allons désigner le futur chef de l’État, il serait bienvenu que les candidats républicains s’engagent à faire toute la vérité sur le 17?octobre 1961, afin de tourner cette page tragique. Il faut d’abord écrire cette page et, pour ce faire, il est impératif de laisser un libre accès des chercheurs aux archives de la guerre ?d’Algérie. Il faut aussi que cette date soit inscrite dans les manuels scolaires.
Ce que nous attendons, c’est que ce crime d’État, raciste et colonialiste, organisé par des fonctionnaires de l’État français, soit reconnu officiellement. Nous ne voulons pas culpabiliser l’ensemble du peuple français mais nous voulons empêcher l’oubli et construire une mémoire solidaire qui puisse fonder aujourd’hui une convivialité entre le peuple français et le peuple algérien.
Cette commémoration n’est pas pour nous un vague récit d’un passé douloureux, mais un acte de mémoire au présent, indispensable pour construire le vivre ?ensemble, car l’oubli structure les logiques de revanche et participe à la production et à la reproduction des discriminations.
Nous sommes certains que cette mesure aurait un écho positif dans la France d’aujourd’hui. On sait combien il reste de ressorts inconscients qui structurent les comportements et nourrissent aussi les ressentiments et l’impression qu’ont certains d’être regardés encore comme des ennemis de l’intérieur, comme si cette période noire n’était pas finie.
Un peu de courage, Monsieur le président, renouvelons l’historiographie à la lumière de la vérité !