Comment envisagez-vous les enjeux de ces élections, d’une manière générale ? Dit autrement : Quelle Europe souhaitez-vous ?

Patrick Chamoiseau. Je vois le danger : conférer à L’Europe cet absolu vertical qu’avaient les vieux États-nations. Une sorte « d’essence Europe », de « mère-patrie Europe », qui constituerait une orgueilleuse finalité à opposer au reste du monde. Or, l’Europe ne peut être qu’une voie de passage vers le monde, vers le désir du monde, et vers le monde que nous avons à faire. Le désir du monde nous ouvre essentiellement à la relation dont parle M. Édouard Glissant.
L’idée de relation est fondamentale. Elle donne la dynamique la plus précieuse qui soit. Avec elle, chaque État-nation ouvre à relation, et cette association d’ouvertures érige l’Europe toute entière en nœud relationnel parmi les autres nœuds relationnels qui vont surgir de par le monde. C’est par la relation que nous allons habiter à la fois notre lieu et le monde, chaque lieu ouvrant à d’autres lieux, chaque lieu ouvrant au nœud relationnel du monde…
Il n’y a pas une once de relation dans la mondialisation capitaliste, il n’y a là que mise sous relation, c’est-à-dire des aboutements et des jonctions qui vampirisent et qui ignorent l’humain.
La relation ouvre toujours à ce que nous avons de plus humain. Pour moi l’Europe ne peut être que relation. C’est pourquoi elle ne saurait se cantonner à une logique géographique, une religion fondatrice, une prétention conquérante, une arrogance modélisante, une hystérie capitaliste…
Par la relation, elle s’organisera autour d’une galaxie de valeurs, d’une éthique rayonnante, du seul souci d’un monde décent, d’un monde ouvert à son immense diversité…Par la relation l’Europe deviendra, non pas de prétention universelle, mais de poétique toute diverselle.

En voyez-vous de spécifiques pour les DOM, en particulier après les récentes luttes ?

Patrick Chamoiseau. Les enjeux sont les mêmes. Construire nos lieux en construisant le monde. Construire le monde pour habiter nos lieux. Cette interaction entre les lieux et les lieux, entre les lieux et le monde, ouvre à cette diversité relationnelle que le capitalisme ne saurait négocier. C’est le début de son invalidation.

Quant à cet horrible sigle DOM, il relève d’une mise sous relation. Tous les DOM sont coupés de leur base, de leur assise géographique, de leur génie intime, de toute responsabilité vraie, et donc de toute liberté féconde. Tous les DOM sont sous anesthésie. Construire l’Europe en nœud relationnel nous aidera à nous débarrasser de cette pensée archaïque d’une France « une et indivisible » qui la coupe du monde et qui dans le même temps nous coupe du monde.
Dans une Europe relationnelle, la France sera relationnelle. Et dans une France relationnelle il n’y aura ni DOM ni TOM, mais de vrais partenaires… Mais des peuples et des pays.
En tant qu’écrivain, que peut être votre rôle dans les débats concernant ce scrutin, et dans ceux qui agitent la France et le monde aujourd’hui ?

Patrick Chamoiseau. Aider à sortir du dogme économique, invalider ses chiens et ses stérilités, en déclenchant le poétique. Écart déterminant !.. Esprit des origines !…

Entretien réalisé par Alain Nicolas pour l'Humanité