On évoquera notamment une gestion scrupuleuse des finances publiques, une attention particulière à l’approvisionnement en vivres, à la santé, à l’hygiène, à l’incendie, à la continuité des services de la poste, du télégraphe, des chemins de fer, des monnaies et médailles. Tout cela avec une préoccupation constante de l’intérêt général, du principe d’égalité et d’une grande exigence de responsabilité. Ils ont multiplié des comités d’initiative dans toutes ces activités, en particulier dans l’administration.
Ils se sont occupés aussi de la hiérarchie des normes juridiques, de l’élaboration et de la codification d’une législation du travail débouchant sur la création d’un ministère de ce nom. René Bidouze souligne qu’il est peu contestable qu’une véritable « morale révolutionnaire » a inspiré ces choix (1) .La démocratie participative fait aujourd’hui consensus à droite comme à gauche. S’agit-il d’un gadget réservé à des déclinaisons locales, ou au contraire d’une véritable avancée démocratique.

La démocratie participative fait aujourd’hui consensus à droite comme à gauche. S’agit-il d’un gadget réservé à des déclinaisons locales, ou au contraire d’une véritable avancée démocratique?

Les communards n’ont pas eu besoin du concept pour pratiquer une solidarité populaire active. La démocratie participative est sympathique si l’on veut dire par là, ce qui est éminemment souhaitable, que toutes les citoyennes et tous les citoyens doivent être actifs dans la cité.
C’est une idée suspecte si elle tend insidieusement à mettre en accusation la démocratie représentative et à escamoter le débat sur le droit, les institutions et l’État. La vogue de la démocratie participative se trouve plus généralement validée dans le cadre de la politique dite du care chère à Martine Aubry. Là aussi, qui peut être contre davantage d’attention accordée à l’autre ?
Mais n’est-ce pas aussi un moyen d’esquiver les questions d’une transformation structurelle, fondamentale de la société ? De préférer l’individu au citoyen, le contrat ou l’arrangement à la loi, l’expert au militant, la morale à la politique ?
Tout cela nappé de compassion et des meilleurs sentiments dans une réprobation feinte de la politique, l’abandon du débat idéologique et le renoncement à toute définition d’une stratégie de remplacement du capitalisme.
On a vu que le mandat de Nicolas Sarkozy a été marquée par une dérive très personnelle du pouvoir, appelée communément hyper-présidence. S’agit-il de la dérive d’un homme ou celles d’institutions qui ont accordé une place disproportionnée au pouvoir présidentiel ? Partagez-vous l’idée de la convocation d’une Constituante pour changer de République ?
La France est un véritable laboratoire institutionnel : quinze constitutions en deux siècles selon deux lignes de forces : la première démocratique, issue des Lumières avec comme référence la constitution montagnarde du 24 juin 1793, dans laquelle la Commune de Paris s’inscrit de manière significative ; la seconde césarienne avec la constitution de Louis Napoléon Bonaparte du 14 janvier 1852.
La Ve République était un hybride de ces deux tendances à l’origine, on parlait alors de « parlementarisme rationalisé ». Elle est devenue « monarchie aléatoire » au moment des cohabitations. Elle connaît aujourd’hui une « dérive bonapartiste ». Le ver du présidentialisme était dans cette constitution dès l’origine, mais il s’est révélé de manière particulièrement extravagante avec ce dernier président. Pour autant, je ne fais pas mienne la revendication d’une VIe République parce que, réclamée de l’extrême gauche à l’extrême droite on ose espérer que ce l’est pas la même ; parce que la plupart des projets qui s’en réclament se caractérisent surtout par leur insuffisance ; parce qu’il n’y a jamais eu dans notre pays de changement de République sans le drame et le sang.
Il faut donc être sérieux. La revendication d’une constituante participe dans une certaine mesure de ce laisser-aller institutionnel même si la question peut se poser un jour si les évènements créent une nouvelle donne, comme en Tunisie par exemple.
Aujourd’hui, commençons par répondre clairement à trois questions. Premièrement, quelle place au référendum dans la démocratie directe ? Je suis pour en limiter le recours à la matière constituante. Deuxièmement, quel type d’institutions ? Je fais le choix du régime parlementaire fondé sur un mode de scrutin proportionnel où le gouvernement, responsable devant l’Assemblée, détermine et conduit la politique de la nation. Troisièmement, quel rôle pour le président de la République ? Il faut abroger son élection au suffrage universel et réduire ses pouvoir à une fonction symbolique. La Commune s’est singularisée pour ne s’être pas limité à inventer une démocratie citoyenne face à l’autoritarisme des régimes en place, elle a favorisé la mise en place d’une démocratie complète, en ouvrant des droits sociaux et économiques. Cette conception n’est-elle pas résolument moderne à l’heure où les actionnaires semblent dicter leur loi à l’économie ?
La contribution de la Commune sur la question de la citoyenneté est essentielle. D’abord, parce qu’elle en a souligné le caractère avant tout politique, reprenant ainsi à son compte l’héritage de la Révolution de 1789 (« Ici on s’honore du titre de citoyen et on se tutoie ! »). Ensuite, comme je l’ai rappelé ci-dessus en accordant la plus grande importance aux questions économiques, veillant à répondre aux besoins de la population sur une base égalitaire, en renforçant les garanties individuelles et collectives au travail, en développant les services publics.
Enfin en nourrissant de manière concrète l’idée de République sociale dans laquelle l’économie du profit cèderait la place à l’économie des besoins. Faut-il rappeler que la Commune, non seulement avait développé les secours en faveur des plus nécessiteux, mais qu’elle avait aussi entrepris de limiter les plus hauts salaires et de relever les plus bas au-dessus d’un minimum imposé. Nous sommes là en pleine actualité.

L’irruption populaire est souvent perçue comme un facteur de désordre et de perturbation de la légitimité démocratique d’un gouvernement à agir. Pourtant, n’est-ce pas à une insurrection civique que la gauche devrait appeler face à l’abstention et la désillusion qui menace de faire le jeu de l’extrême droite ? N’est-ce pas cette capacité à s’appuyer sur le peuple qui a manqué aux différents gouvernements de gauche pour oser s’attaquer aux puissances d’argent ?

La citoyenneté ne se décrète pas . Le peuple français est aujourd’hui en grande souffrance et en perte de repères après l’échec du XXe siècle « prométhéen », comme on avait dit des communards qu’ils montaient « à l’assaut du cierl ». Il reste pour autant un peuple très politique mais sans perspectives.
La décomposition sociale est profonde et nous nous trouvons dans une situation qu’Alfred de Musset caractérisait ainsi en 1836 dans L confession d’un enfant du siècle : « On ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris ».
Bien entendu l’appel au civisme est utile et l’abstention doit être conjurée autant que possible. Dans le même esprit, on peut comprendre les appels à l’indignation et à la révolte, y compris individuelle. Mais cela ne doit pas masquer que la carence est avant tout idéologique et politique. Il faudrait retrouver une capacité de novation comparable à celle des communards sur un certain nombre de questions-clés comme : le service public, la propriété publique, l’immigration et l’asile, la laïcité, la démocratie locale, les institutions et, bien sûr, la mondialisation.
A la lumière de la crise actuelle du capitalisme, comment le politique peut-il reprendre le pouvoir sur le financier ? N’y a-t-il pas des droits nouveaux à accorder aux citoyens et aux travailleurs dans leur ensemble pour le permettre ?

L’expérience montre qu’il ne faut pas tout attendre de l’octroi de droits nouveaux. Certes, il y a encore beaucoup de droits et de libertés à conquérir, mais c’est la volonté de forger un destin qui est déterminante. Cette aspiration a traversé les XIXe et XXe siècle avec la socialisme en perspective. C’est cette perspective qu’il faut refonder en tirant les leçons de l’expérience et les enseignements des échecs.
Camper sur des dogmes est une impasse, mais pratiquer la fuite en avant dans le réformisme pour éviter de prendre position sur les transformations structurelles indispensables ne peut conduire qu’à de nouvelles désillusions.
Il faut donc remettre l’ « hypothèse socialiste » sur le chantier avec pour fondamentaux : l’appropriation sociale, la démocratie institutionnelle et la citoyenneté. (2)
(source: Hors série de l'Humanité consacré à la Commune)

(1) R. Bidouze; 72 jours qui changèrent la cité, Le temps des cerises.
(2) A. Le Pors, La citoyenneté, PUF; coll. Que sais-je ?, 4_ éd. 2011